ÉDITION 2018

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Catégorie équipe interprofessionnelle

Projet d’évaluation de la personnalisation des soins (PEPS) – CIUSSS de la Capitale-Nationale


equipe interprofessionnelle 2018

Rangée de gauche, de bas en haut: Mélanie Richard, préposée aux bénéficiaires, Chantal Pleau, infirmière, Josée Fiset, préposée aux bénéficiaires, Nancy Côté, préposée aux bénéficiaires, et Nathalie Bernier, préposée aux bénéficiaires. Rangée de droite, de bas en haut: Rachel Rouleau, pharmacienne, Hélène Richard, infirmière et chef d’unité, Marie-Pier Cadotte, infirmière et conseillère en soins par intérim, et Laurie Sylvain, pharmacienne. Absent de la photo: le Dr Étienne Durand. (Photos: Pierre Longtin)


Maximiser le rôle de chacun


«La nécessité est la mère de l’invention», veut un célèbre dicton. Parlez-en à une équipe interdisciplinaire du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de la Capitale-Nationale, menée par la pharmacienne Rachel Rouleau.

Face à l’extraordinaire manque de médecins de famille qui sévit dans les centres d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD) de Québec, cette pharmacienne a créé en 2017 un modèle inédit d’organisation du travail, histoire de pallier cette absence par l’apport des autres professionnels sur le terrain.

Les résultats sont aujourd’hui tellement impressionnants que le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) souhaite exporter ce modèle partout au Québec.

L’idée est simple : maximiser les champs de compétence dévolus aux différents professionnels et laisser une plus grande autonomie aux pharmaciens et aux infirmières.

L’équipe interprofessionnelle dont fait partie Rachel Rouleau a néanmoins dû faire preuve d’imagination, car certaines balises dans ces lois limitent présentement le champ d’intervention des pharmaciens d’établissement dans la prise en charge de la pharmacothérapie.

Ainsi, ceux-ci peuvent désormais prescrire certains médicaments et procéder à des modifications de la pharmacothérapie de façon autonome dans les 15 CHSLD où le projet est implanté. De son côté, l’infirmière peut faire davantage d’évaluation des soins et s’occuper de certains traitements auprès des résidants, en collaboration avec le pharmacien et le médecin.

Rachel Rouleau

Rachel Rouleau, pharmacienne


«L’objectif est de positionner chaque professionnel là où il est vraiment efficace.»



Cette petite révolution dans le monde des établissements de santé du Québec a pour effet de décharger le médecin de certaines responsabilités et de lui permettre ainsi de se concentrer sur les cas complexes et instables où son expertise médicale est vraiment requise.

«L’objectif est de positionner chaque professionnel là où il est vraiment efficace», explique Rachel Rouleau, chef adjointe à l’enseignement, à la formation, à la recherche et aux soins pharmaceutiques en groupe de médecine de famille, et instigatrice du Projet d’évaluation de la personnalisation des soins (PEPS).

Celle-ci constate qu’en soins de longue durée environ 75 % de la tâche des médecins est liée à la pharmacothérapie. Pourtant, selon elle, le pharmacien est le professionnel le mieux placé pour s’occuper de cette tâche.

Bref, dans cette réorganisation du travail, les infirmières font des soins infirmiers, les médecins, de la médecine et les pharmaciens, de la pharmacie.

Le projet n’a pas tardé à entraîner des résultats positifs : diminution du surtraitement, de la surinvestigation et de la complexité de la pharmacothérapie, élimination de la duplication de tâches et réduction des coûts du système de santé. Surtout, ce nouveau modèle de pratique a le potentiel de sauver des vies.

Rachel Rouleau donne l’exemple d’une femme qui souffrait de pneumonie par aspiration. En diminuant les médicaments qui lui causaient énormément de somnolence, l’équipe a ainsi pu prévenir des complications qui auraient pu s’avérer fatales.

Depuis le début du projet, le nombre de médicaments pris par les résidants est passé de 12 à 8 dans les CHSLD du CIUSSS de la Capitale-Nationale impliqués. Une différence considérable lorsqu’on sait que cette clientèle fragile et vulnérable pouvoir enfin faire les choses par soi-même », dit Laurie Sylvain. « Enfin, nous pouvons faire notre activité réservée numéro un, celle d’évaluer les patients, ajoute Marie-Pier Cadotte.

Améliorer le confort

En plus de diminuer le nombre de médicaments consommés et de réduire la morbidité, le PEPS permet de rendre la situation des résidants plus confortable.

Comme les pharmaciens peuvent désormais prescrire des médicaments hors annexes, en annexe II ou III, ils peuvent rapidement traiter les problèmes de santé quotidiens, tels que la peau et les yeux secs, ainsi que la constipation. Dans ce dernier cas, les infirmières détiennent une ordonnance collective pour fournir aux résidants le principal laxatif utilisé.

Laurie Sylvain

Laurie Sylvain, pharmacienne



La pharmacienne d’établissement Laurie Sylvain renchérit : «Souvent, je faisais des suggestions au médecin, et cela pouvait prendre une semaine avant qu’il passe au CHSLD. La plupart du temps, il faisait exactement ce que j’avais suggéré. Maintenant, je peux entreprendre des traitements sans délai et, la semaine d’après, lorsque le médecin revient, on peut constater si le traitement a fonctionné ou non.»

De plus, la pharmacienne peut également prolonger et ajuster les ordonnances de médicaments. Par exemple, elle peut augmenter l’analgésie chez un résidant qui éprouve des douleurs ou diminuer la dose de médicament chez un autre souffrant d’anxiété. Elle peut aussi traiter certains problèmes de santé, dont l’infection urinaire, grâce aux ordonnances collectives.

Pour leur part, les infirmières cliniciennes, qui demeurent le pivot de l’équipe de soins, peuvent effectuer une évaluation du résidant sans que le médecin passe systématiquement derrière elles. « Maintenant, le pharmacien se fie à l’évaluation de l’infirmière, et la plupart des choses se règlent ainsi », indique l’infirmière Chantal Pleau.



Chantal Pleau

Chantal Pleau, infirmière




Plus de temps

Ces nouvelles responsabilités prises par les pharmaciens et les infirmières réjouissent le Dr Étienne Durand. «En permettant aux pharmaciens d’ajuster les médicaments, on libère le médecin pour qu’il fasse un travail beaucoup plus pertinent pour le patient. Tout le monde y gagne. Le pharmacien augmente son autonomie professionnelle, et le médecin devient plus efficient et peut donc servir à un plus grand nombre de patients.»

Un avantage important si l’on considère que, selon les données du CIUSSS de la Capitale-Nationale, qui compte 30 CHSLD pour 3 200 usagers, plus de 400 personnes ont un accès limité à un médecin traitant à l’heure actuelle. Ce nombre devrait augmenter à environ 1 000 au cours des 6 à 12 prochains mois.

N’allez pas croire que les médecins voient cette réorganisation du travail comme une érosion de leur rôle. «Au contraire, nous nous sentons enfin soutenus dans notre tâche en hébergement», lance celui qui, depuis la mise sur pied du projet, peut consacrer davantage de temps à des activités telles que les réévaluations.

Un projet exportable

Si ce nouveau modèle de travail a des effets bénéfiques sur les patients, il en a aussi sur le moral du personnel soignant, constate Rachel Rouleau. « C’est très mobilisateur. Cela fait longtemps que nous n’avons pas eu des projets positifs pour les soins infirmiers et pour les pharmaciens ».

Marie-Pier Cadotte


«Enfin, nous pouvons faire notre activité réservée numéro un, celle d’évaluer les patients.»


Marie-Pier Cadotte,infirmière


Le constat est partagé par ses collègues Laurie Sylvain et Marie-Pier Cadotte. C’est tellement motivant de pouvoir enfin faire les choses par soi-même », dit Laurie Sylvain. « Enfin, nous pouvons faire notre activité réservée numéro un, celle d’évaluer les patients, ajoute Marie-Pier Cadotte.

Au-delà de la mobilisation, Rachel Rouleau estime que ce projet a le potentiel de redonner le goût aux médecins de faire de la médecine familiale, une discipline de plus en plus boudée par les étudiants en médecine. « Si chaque personne fait ce pour quoi elle a étudié, elle le fera bien et avec soin », poursuit-elle.

Convaincue que cette méthode est une solution gagnante pour s’attaquer au manque de médecins en CHSLD, l'équipe du PEPS aimerait l’exporter ailleurs au Québec, non seulement dans les centres d’hébergement de soins de longue durée, mais également en réadaptation, en gériatrie, en santé mentale et en soins palliatifs.



Article de Mathieu Ste-Marie


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