ÉDITION 2019

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Catégorie Partage des connaissances – Médecins

Cultiver le scepticisme sain


Guylène Thériault, M. D., C. F. P. G.

Vice-doyenne adjointe, formation médicale décentralisée, Université McGill, et médecin de famille à Gatineau
Auteure de synthèses et de fiches d’information pour faciliter la prise de décision partagée afin de réduire le surdiagnostic


Dre Anne Fournier, M. D., FRCPC, FACC, FCCS.

Photo : Pierre Longtin Photographe.



Bien que la médecine doive en tout temps s’appuyer sur un savoir scientifique, bon nombre de médecins et d’autres professionnels de la santé peinent à rester à jour vu la rapidité avec laquelle les nouvelles données probantes sont publiées. Ce qui est souvent à l’origine de surdiagnostics. La Dre Guylène Thériault fait campagne sans relâche pour promouvoir le premier et éviter le second.

C’est un peu grâce à une lecture inopinée, il y a longtemps, que la Dre Guylène Thériault, médecin de famille de l’Outaouais, bien connue parmi ses pairs, reçoit le Prix Profession Santé, catégorie Partage des connaissances – Médecins.

L’ouvrage s’intitulait Evidence-Based Medicine: How to practice and teach EBM, écrit par le professeur de médecine américain Scott Richardson et les Canadiens Sharon Strauss et Brian Haynes, publié une première fois en 1996, puis réédité quatre fois depuis.

Ces trois auteurs figurent parmi les pionniers de la médecine s’appuyant sur des données probantes (EBM, en anglais). Et l’inspiration qu’ils ont donnée à la Dre Thériault a fait d’elle, à son tour, la pionnière de cette pratique au Québec. «Ce livre a changé mon histoire et ma carrière, dit-elle sans ambages. Cela m’a donné le goût d’en apprendre plus. J’ai suivi des formations sur l’EBM un peu partout, ici comme à l’étranger.»

Toutefois, à cette époque, le lien entre le surdiagnostic et l’EBM n’avait toujours pas été tracé.


«Il faut encourager les étudiants, les résidents et les professionnels à aller chercher eux-mêmes la réponse, plutôt que de se fier à des lignes directrices vieilles de plus de cinq ans.»


Au fil du temps, la Dre Thériault l’a trouvé et l’a suivi. «Plus j’avançais dans mon apprentissage, dans ma pratique et dans mon enseignement, plus je constatais que l’EBM et le surdiagnostic allaient de pair. En effet, on se rendait compte que, parfois, on en faisait trop, mais qu’en se concentrant sur ce que les données nous disaient, on revenait à l’essentiel dans le traitement.»

Conférences, cours, formation continue, ouvrages écrits, site Web, programmes d’enseignement, la Dre Thériault ne cesse de partager ses connaissances sur l’EBM et le surdiagnostic par tous les moyens possibles, avec tous les publics possibles.

D’abord avec ses collègues et les autres professionnels de la santé québécois, ainsi qu’avec ses étudiants de la Faculté de médecine de l’Université McGill.

Ses patients aussi bénéficient de son savoir. Son site Web (www.cassf.ca), un véritable work-in-progress, héberge du contenu qui s’adresse tant aux spécialistes qu’au grand public soucieux d’en apprendre davantage sur une maladie, un trouble ou un traitement, à partir des données probantes les plus récentes.

Mais son public cible demeure avant tout les professionnels de la santé. «Tout le monde dans le milieu de la santé pense faire de l’EBM, mais très peu en font, en réalité, affirme-t-elle. Ce sont des notions peu partagées dans la formation médicale. C’est pour cette raison que j’ai voulu m’impliquer.»

Ses travaux traitent de la qualité scientifique de l’information et de la pertinence des actes. Cela permet d’asseoir la fiabilité relative des études médicales en s’interrogeant sur le lien entre la source de financement d’une étude et ses recommandations, notamment. «C’est ce qu’on appelle faire preuve d’un scepticisme sain», dit-elle.

Son projet phare demeure la mise en ligne d’un outil d’aide à l’analyse de la littérature scientifique, EBMPICO, basé sur l’approche PICO (pour patient/population/intervention/indicateur/comparateur/contrôle/résultat). Pas encore tout à fait prête, cette application Web permettra, à terme, aux médecins et aux autres professionnels de la santé de mieux comprendre et circonscrire les études consultées.

Reste maintenant à unifier le message entourant l’EBM dans la pratique courante et la lutte contre le surdiagnostic. «C’est le prochain défi. Cela veut dire notamment qu’il faut encourager les étudiants, les résidents et les professionnels à aller chercher eux-mêmes la réponse, plutôt que de se fier à des lignes directrices vieilles de plus de cinq ans. Donc, cultiver une forme de curiosité.»

Mais le jalon nécessaire pour que l’EBM prenne réellement son envol échappe à son contrôle : l’accès aux données brutes des études des pharmaceutiques. «C’est essentiel pour que la médecine soit la plus précise possible.»

Article d'Éric Grenier

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